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Blog anticulturel

April 28

Kapuscinski, Césaire, Coetzee

Je vais faire un petit compte rendu de mes dernières lectures, qui, après coup, présentent quelques points communs. Long overdue, ma lecture de The Emperor du reporter polonais Ryszard Kapuscinski, m’a radicalement dépaysée, dans tous les sens du terme. Au plan de l’écriture, c’est un reportage écrit à la manière d’un texte littéraire, sans essai manifeste de contextualisation ou d’objectivation. Sa méthode consiste à recueillir la parole des membres de la cour de Haile Selassié, le dictateur éthiopien, à différents stades de son règne. Les noms des sources sont réduits à des initiales et leurs profils exacts sont insondables. Ce flou donne le ton car c’est un texte qui raconte l’esprit de conspiration, l’étouffant règne de l’arbitraire, la peur de la dénonciation. Le recueil des paroles est entrecoupé de courtes intrusions de l’auteur, en italiques, qui introduit un élément explicatif dans le texte, mais pas aussi convaincant que le lecteur le désirerait (il faut avouer que la traduction du polonais vers l’anglais est très mauvaise, et biaise sans doute mon jugement). Kapucinski ne fait que mentionner au passage les carnages, les famines monstrueuses, les assassinats : on n’en sait rien par les mots, mais ce minimalisme sert son but, qui est de recueillir la parole de gens qui croyaient (ou faisaient semblant) au pouvoir divin de l’empereur, et qui étaient au service d’une cause médiévale et monstrueuse. La mort d’Aimé Césaire m’a conduit à lire Le cahier du retour au pays natal, que je n’avais jamais lu, honte à moi. Il faut passer le premier tiers de ce long poème en prose, verbeux et incertain, pour pouvoir apprécier une force de conviction politique, qui, remise dans le contexte de publication, éclaire la postérité de ce texte. Il y parle de la douleur de son peuple opprimé par l’esclavage, du souvenir omniprésent de la traite des noirs, et de construire la fierté noire (la négritude). Ecrit il y a plus de soixante ans, ce texte est daté et teinté de manichéisme (cet essentialisme stratégique, dirait Spivak), renforcé par le pathos poétique. Son style vieille France est édifiant : performance linguistique, démonstration lexicale, la logorrhée est apprêtée, amidonnée, malgré le saupoudrage de termes comme le goyavier ou la cassave, et ce Cahier prend souvent des airs du cahier d’écolier du premier de la classe en composition. Mais il faut certainement passer outre et se rappeler que ce texte doit être consigné en introduction d’une archive. Pour la suite, je tenterai de me poser la question de savoir comment ce texte poétique et romantique a fait son chemin dans la prise de conscience postcoloniale antillaise francophone, ou en quoi le problème principal de ce texte (poétique et romantique) reflète peut-être le principal problème postcolonial francophone/français. Par le plus grand des hasards, je suis tombée sur Vers l’âge d’homme, de J.M. Coetzee, une traduction française du texte autobiographique de l’écrivain sud africain écrit en 2002 à la troisième personne. (Je ne peux pas m’empêcher de m’agacer contre la traduction de ‘Youth’, en ‘Vers l’âge d’homme’. Pourquoi les Français veulent-ils toujours expliciter et romantiser un concept pourtant très clair : ‘Jeunesse’ ?). C’est un autoportrait très réussi du jeune aspirant écrivain qu’était Coetzee : ses rêves de poète en Afrique du sud, son rêve d’amour absolu qui ne le quitte pas, son départ pour Londres, ses années à Londres dans les années 60, sa déprime constante. Et pourtant, pas de complaisance ! Il propose un regard bienveillant mais complètement lucide sur lui-même, qu’il déplie dans un style très fluide, profond, précis: il fait la liste des événements qu’il a traversés, même les plus prosaïques, ceux qui font de lui un homme souvent honteux, désabusé sur les relations humaines, et incapable de se connecter de façon satisfaisante avec son époque. Ses relations avec les femmes sont pathétiques, et il engrange les lâchetés et les remords. A Londres, il ne fait pas de cas romantique ou héroïque de son statut de postcolonial blanc : au contraire, il essaie de passer inaperçu, conscient, dit-il, que l’afrikaans est comparable à, si elle existait, la langue nazie. Et il sait que seule sa peau blanche lui permet de réussir un tout petit peu moins mal que les Antillais ou les Indiens qu’il rencontre sans les connaître. Sa solitude et sa tristesse intenses ne le rendent pas pathétique, et c’est là la très grande réussite de ce texte. Ce livre dit que la jeunesse n’est pas une période qu’il est de rigueur de nostalgiser : ce n’est pas dans la jeunesse qu’il faut trouver les ressources de bonheur ou de créativité. Au contraire, il nous dit (sachant ce qu’on sait de ce que deviendra Coetzee) que la maturité permettra in fine de se réaliser. La jeunesse, YOUTH, est une traversée du désert, une série de rêves vides, et l’expérience de la douleur qu’il va bien falloir apprivoiser.
March 06

Politique hard discount

Le pouvoir d’achat est le thème politique le plus cheap qui nous ait été vendu depuis longtemps. D’ailleurs, mis à part pendant les temps de guerre, on n’a jamais vu le pouvoir d’achat constituer un item de politique économique. C’est une contradiction dans les termes: on peut parler de la croissance économique, des grandes orientations fiscales, mais pas du prix du yaourt. Sortez-moi de ce cauchemar : le ballet des ministres dans les rayons de Super U, la déification médiatique de Michel Edouard Leclerc, l’érection obscène de 30 millions de consommateurs comme Che Guevara du peuple français contre le complot du grand capitalisme, et ce reflux gastrique nauséeux qui plane dans les émissions qui proposent des solutions ‘débrouille’ pour bouffer moins cher. Pendant ce temps-là, madame la ménagère roule dans une voiture plutôt neuve, qu’elle ne partage pas avec son mari puisqu’il a la sienne propre, pour aller se parquer dans son Carrefour le plus proche tous les samedis ; elle possède tout l’électroménager flambant neuf de marque chinoise qu’elle a acheté pour vraiment très peu dans son But, et ses rejetons sont suréquipés en lecteurs MP3 et en consoles de jeux de chez Microsoft. Personne ne dit trop qu’il soit normal qu’il y ait une crise alimentaire. Il me semble pourtant assez justifié que les marchés chinois et indiens qui commencent à consommer sérieusement tirent vers le haut les prix des matières premières. Vous préfériez quand vous étiez les seuls à bouffer à votre faim les Français ? La mondialisation permet de répartir les richesses, et il faut un tout petit peu en payer le prix. Le complot de la grande distribution permet simplement de se voiler la face pour un temps, et de rigoler un bon coup en regardant Christine Lagarde circuler dans les rayons Flageolet d’un Intermarché stocké à bloc. En réalité, il faudrait plutôt se réjouir que depuis quelques années, vous avez accès à des technologies à prix abordables dans votre salon et que les moyens de communication permettent une égalisation du Français devant l’emploi, notamment. On peut se cultiver et se divertir très facilement et très diversement, et j’ai même entendu dire que de nombreuses familles des fameuses classes moyennes partaient au ski en hiver et en Tunisie en été. Et la force de l’Euro, qu’est-ce qu’elle nous inspire ? Encore beaucoup de crainte, à entendre les gens encore compter en Francs avec une hargne non contenue. Mais grâce à notre Euro, madame la ménagère peut vraiment s’équiper, elle et ses rejetons, en de nombreux produits issus de l’importation, et elle peut contracter des crédits à moindre coût. C’est une affaire de bon sens. Un jour, un Américain m’avait dit : la première impression que donne la France, quand on se balade dans les rues, c’est l’impression de pléthore : les magasins regorgent de nourriture, les produits alimentaires sont beaux et donnent une image luxuriante du niveau de vie. Cette jolie contradiction interculturelle est à méditer ces jours-ci, dirait-on.
March 03

There will be blood

Je n’avais pas été ébranlée par un film depuis longtemps. Seul bémol : sur une durée de plus de 2h30, je dirais que seules les deux premières heures relèvent vraiment du chef d’œuvre, car j’avoue que je n’ai pas compris la fin (ou peut-être la fin a-t-elle été bâclée pour transformer le film en histoire sensationnelle ?). Passons. Les critiques disent que c’est un film sur l’ambition, le capitalisme et l’évangélisme, et que c’est une sorte de rouge et le noir, une critique de l’Amérique, etc. Peut-être, car il y a un chef d’entreprise et un prédicateur. Mais c’est surtout un film sur le destin d’un homme seul qui n’a qu’une idée en tête : acheter des terres, faire jaillir le pétrole, construire des derricks et des pipelines, et transmettre le tout à son fils, qui l’accompagne partout, quel que soit son âge. Il se définit simplement par: ‘I am an oilman’, qu’il répète régulièrement. Il est un mélange de capitaine Ahab et de Crusoe de la frontière américaine. On le suit à partir de la fin du 19e siècle, quand il a ses premiers accidents, quand il éprouve dans son corps cette passion du pétrole. Juste au-dessus du trou béant, son fils, encore bébé, pleure dans un berceau de fortune. Il lui parle, il le porte, il le baptise avec le pétrole. Il n’y a pas de femmes dans ce film, pas de mère. Je ne reviens pas sur l’acteur principal, tout a été dit : il incarne la très grande passion du travail, la monomanie de l’activité, la volonté de transformer ce monde en civilisation, de trouver des solutions, d’avancer. Avancer, avancer. Le mouvement qu’il y a dans ce film est incroyable : dans la verticalité, dans l’horizontalité (sur les grandes plaines poussiéreuses où avancent les trains), dans le relief, dans la boue, dans le pétrole. Le héros clopine à cause de son accident, mais il est toujours filmé de façon à apparaître comme un colosse, penché vers l’avant, toujours prêt à trébucher mais d’une rapidité fulgurante. Lors d’une explosion monstrueuse, on le voit courir avec une agilité insensée vers le derrick à feu et à sang, et grimper comme un singe pour aller récupérer son fils. La machinerie lourde, pesante, violente, qui assène des coups sans prévenir, est l’autre personnage principal, et bénéficie de vingt minutes de présentation à l’ouverture du film, sans que le langage ne fasse intrusion. On y voit (on y sent, plutôt) l’ingénierie, le courage, l’impertinence de l’homme qui a risqué défier cette nature pour la domestiquer, sous une musique battante, qui fait intervenir un bruit de sirène et de grandes envolées dramatiques pesantes, mais qui convient très bien à l’image une fois que l’oreille s’est habituée. Puis, les premières phrases sont prononcées par le héros qui déclare solennellement ‘Ladies and gentleman’, lors d’un meeting avec les habitants des terres qu’il projette d’acheter pour exploiter. Ce n’est pas tant une critique de l’Amérique qu’un hommage à l’Amérique: il apparaît réducteur de dire que ce film est une sorte de ‘Dallas’ actuel, ou, pire, une anticipation de la crise du pétrole, portant un message du type, ‘le pétrole a corrompu les gens’. Le héros incarne l’Amérique : le rapport sanguin à la terre, quasiment steinbeckien, l’entreprise individuelle, qui prend sens dans la filiation. Sa relation avec son fils est à mes yeux extrêmement émouvante, d’une grande force (jusqu’au début de la troisième heure), et fait l’objet, je trouve, d’un traitement tout à fait innovant en évitant le mélo. Elle fait pendant à l’ambiguïté des relations de fratrie, avec le redoublement d’une trahison entre frères, qui conforte le héros dans une méfiance envers les hommes. Ce film a fait surgir en moi cette pensée: l’espace géographique et physique représente un déterminant essentiel pour la construction de la psyché, individuelle, mais aussi collective. On pourrait verser dans l’interprétation politique en disant que cela explique la différence entre la classe ouvrière en Europe et celle de l’Amérique. Le ‘oilman’ de ce film est fondamentalement libre, sur une terre vierge. (Du moins, sur les 4/5e du film, il faudrait que j’aille le revoir une deuxième fois pour essayer de comprendre pourquoi il finit comme il finit…).
February 15

La révolution Dolto

La lecture en 2008 de Françoise Dolto laisse une seule impression : cette femme est révolutionnaire. Pourtant, quand je m’essaie à expliquer cette impression, j’entends des choses comme ‘Mais enfin ça te dit quelque chose mai 1968 ?’, ‘Tu as oublié que tout le monde se réclame d’elle ?’, sans compter les réflexions du type : ‘Comment peut-on la prendre au sérieux quand on voit Carlos ?’. Au-delà de la provocation, regardons-y de plus près : si vraiment ses réflexions étaient entrées dans les esprits, alors on n’aurait pas eu des séries d’institutrices psycho-rigides usant de la force physique, de brimades et d’abus de pouvoir, et on n’aurait pas aujourd’hui un environnement quasiment exclusivement habité par l’enfance caractérielle (je vous renvoie bien sûr aux scènes parents-enfants d’hystérie qui se multiplient dans les lieux publics, supermarchés, trains et j’en passe). J’ai lu Les étapes majeures de l’enfance, une collection d’essais datant de 1946 à 1988. Son caractère révolutionnaire tient à la révolution psychanalytique, qui visiblement ne risque pas de percer dans les années à venir. La psychanalyse, c’est pourtant simple (et c’est malheureux que tant que gens continuent de croire que c’est une secte ou une idéologie coercitive) : la psychanalyse consiste à considérer que l’être humain est un mammifère doté d'une conscience de soi, et que le langage permet à l’individu, dans sa solitude, de vivre dans la société humaine. Dolto explique qu’un enfant doit être respecté comme un être humain : c’est un être humain doué de langage et d’une intelligence différents de celle de l’adulte. Il faut simplement s’armer d’un peu d’empathie, de respect et de bon sens pour parvenir à entrer en communication avec lui. Tout son discours repose sur cette simplicité. Elle répète souvent : considérez votre enfant comme un invité de marque chez vous – ne vous montrez pas tout nu devant lui, ne dites pas des insanités à votre mari devant lui, respectez son espace privé et expliquez-lui que vous allez aussi préserver le vôtre. Dolto rappelle avec application que le langage est la clé : tout ce qui concerne l’enfant devrait pouvoir être parlé. Ses développements sur l’éducation et la critique acerbe du dressage sont désarmants : pas besoin d’hyperstimulation, il suffit de laisser l’enfant franchir les étapes par lui-même, le respecter dans son évolution physique et psychique, et c’est lui qui avancera (être propre, s’habiller seul, marcher, parler, etc.). L’éducation humaine consiste à entendre les désirs de l’enfant – entendre, c’est-à-dire faire comprendre qu’on comprend, qu’on respecte – et à le diriger vers ce qui est possible de faire dans la vie en société, en partant du principe que le seul interdit fondamental, c’est le tabou de l’inceste. Son meilleur article, techniquement intitulé ‘Repenser l’éducation des enfants : à propos du dressage à la propreté sphinctérienne’, parcourt pourtant avec de grands élans de poésie les contradictions d’une éducation où on voudrait faire des bébés et des petits enfants de petits adultes parfaits (qui ne déféqueraient pas dans leur culotte avant 3 ans, qui ne se masturberaient pas, ou qui ne seraient pas jaloux de leurs frères et sœurs). Quand elle aborde l’école, ses propos paraissent, là, il faut le dire, complètement utopiques, car impossibles à réaliser aujourd’hui, mais une chose demeure : une éducation réussie, c’est permettre à un être humain d’être autonome. L’autonomie, au-delà de pouvoir se servir d’une fourchette tout seul et dire merci à la dame, signifie avoir la conscience de soi, son quant à soi, une confiance en soi et en les autres, une conscience du respect qu’on lui doit et qu’il doit aux autres. C’est déjà énorme. Et aucune technique de dressage ne conduit à cela, nous dit Dolto. Tout cela est réjouissant, et, plus tristement, révolutionnaire.
February 02

Twin Peaks Saison 1

La série (qui date de 1990, et que je re-regarde en DVD, récemment sorti) ouvre sur la découverte du meurtre d’une jeune fille par des habitants de Twin Peaks, nue, enroulée dans un sac plastique sur une plage, et par la diffusion de la nouvelle. Déjà, le problème est de taille. La phrase ‘Laura Palmer is dead’ n’arrive pas à être prononcée. Ses proches (sa mère, sa meilleure amie, son père), pourtant, lorsqu’on les contacte pour leur annoncer, réagissent avant d’avoir entendu le mot ‘death’. Le pressentiment est tel que le drame inonde immédiatement tout ; l’affect envahit d’un seul coup l’univers du film, débordant de cris, de visages en gros plans tordus par la terreur et la mise en scène de la douleur. L’enquête s’installe, menée par l’agent fédéral Cooper, et le récit prend sa forme qu’il va conserver durant tous les épisodes : la mise en paroles sera toujours l’objet de négociations et de malentendus. On entend par exemple la mère de la morte répondre, après qu’on lui pose la question, ‘Who called Laura the night before she died ?’, par ‘I don’t know what time the telephone rang’. Le film repose à mon sens sur une force phénoménale, c’est la capacité de David Lynch à filmer chaque personnage comme un être humain fondamentalement vicieux, et fondamentalement beau. Chacun a son idiosyncrasie, chacun a son physique et sa profondeur psychique, son rôle et sa fonction – et une beauté ! L’esthétisme dans lequel baigne chaque personnage provoque une réaction unique chez le spectateur : on est habité par les visages, les mimiques, les yeux, l’incompréhension, parce qu’on s’y entend. On y entend à la fois le pulsionnel et l’effort surhumain de fabrication de sens. Chaque acteur est doté d’un visage carré, souvent avec un front proéminent et une mâchoire protubérante – à la Lynch, en somme – et produit à la fois un choc initial et un ancrage dans une solidité tellurique,. La personnalité de Cooper, l’agent du FBI (incarné par l’excellentissime Kyle MacLachlan, qui joue actuellement le mari de Bree dans Desperate Housewives), donne forme à toute la série, car au milieu de sa recherche du meurtrier, il introduit une intelligence et une bonté qui irradient les autres personnages. Il est ni plus ni moins qu’une incarnation du Bien. C’est un stéréotype et un anti-héros : il est affectueux avec les gens de Twin Peaks, il est bienveillant mais sévère quand il faut, il s’émerveille comme un enfant devant les détails de la vie quotidienne, il est très séduisant sans être séducteur, il fait preuve d’un courage héroïque quand il est face à l’adversité, et il mène l’enquête mieux que Sherlock Holmes. Pourtant lui aussi peut être intégralement trempé dans l’irrationnel. L’irrationnel, ou, devrais-je dire, les images inconscientes de Twin Peaks, qui est une série sur la peur de soi-même. Il n’y a besoin d’aucun artifice, d’aucun gore et d’aucune surenchère de suspense – le film ne fait jamais peur, et pourtant il ramène toujours à la surface la terreur. D’abord il y a le style de Lynch : les symboles omniprésents, les rideaux rouges et de velours qui signalent du sexe et de la débauche, mais sans jamais rien montrer, le feu, les apparitions oniriques qui mettent en scène des déformations humaines – le nain, le géant, le vieillard décharné, qui parlent en termes sibyllins pour expliquer des choses de la vie consciente. Les apparitions oniriques n’épargnent personne, mais certains personnages y sont davantage enclins. Le personnage de la mère de Laura porte sur son visage les stigmates de l’horreur qu’elle ne vit qu’en fantasmes : ses cris, lorsqu’elle voit un homme des bois ramper sur sa moquette, sont insoutenables. C’est la vision qui est la peur. Et le langage ne suivant pas, il n’y a pas d’histoire possible à raconter. La peur s’installe et se perpétue.
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